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Agenda Guadeloupe

Chanté Nwèl : les veillées de Noël dans les communes

En Guadeloupe, Noël ne se passe pas seulement à l'église ni seulement en famille : il se chante, dans des veillées qui commencent dès l'Avent et qui portent aujourd'hui le nom de chanté Nwèl. Cantiques créoles, tambours, chacha et repas partagés y tiennent ensemble. Chaque commune a sa manière de faire, et l'usage a beaucoup changé depuis les années 1970.

Un groupe chante des cantiques créoles autour de tambours ka, d'un triangle et d'un chacha, dans la cour d'une maison, le soir.
Le chanté Nwèl se tient dans une cour ou un lakou : livret à la main, tout le monde chante à l'unisson.

Un chant imposé, devenu chant créole

Le point de départ est religieux. La fête de Noël est arrivée en Guadeloupe avec l'encadrement catholique de la colonisation : le Code noir de 1685 prévoyait que les esclaves soient baptisés et instruits dans la religion catholique, et interdisait tout autre culte public. La tradition de Noël guadeloupéenne naît dans ce contexte, avec ses cantiques venus d'Europe.

Les jésuites instruisent les esclaves, leur apprennent à jouer de certains instruments, forment des choristes et leur font chanter dans leurs paroisses des messes parisiennes. Le créole n'était pas admis dans ce cadre, et le tambour encore moins. Il faut attendre le synode de 1989 pour que le tambour soit officiellement admis dans les églises catholiques comme support de la foi ; dès 1972, pourtant, des messes en créole accompagnées de tambour sont célébrées à Baie-Mahault, au Lamentin et à Cadet.

Le résultat est une forme métisse. Les cantiques, de style européen et imposés, sont adoptés puis transformés : ils deviennent biguine ou gwoka, les textes liturgiques restent, et des couplets guadeloupéens viennent s'y ajouter, souvent improvisés en cours d'exécution. Les bèlè et les kabolo naissent de ce travail, et une forme venue d'ailleurs devient une expression locale.

Un syak, racleur de bambou entaillé, posé près d'un chacha, calebasse remplie de graines, sur une table en bois.
Le syak et le chacha accompagnent le porte-à-porte de la nuit de Noël, avec le tambour et les voix.

Une quarantaine de cantiques, et un ordre perdu

Le répertoire compte une quarantaine de cantiques de Noël. Leur répartition d'origine suivait de près le calendrier liturgique : cinq pour l'Avent, un pour la veille de la nuit de Noël, cinq pour la nuit elle-même, et vingt-sept pour le jour de Noël. Cette chronologie n'est plus respectée, mais elle dit à quel point la période était organisée.

Les cantiques sont arrivés en plusieurs vagues. En Europe, des chants de Noël sont composés dès le cinquième siècle, en latin, avant d'être traduits en langue vernaculaire à partir du treizième siècle, puis popularisés par les pastorales des dix-septième et dix-huitième siècles. Dans le répertoire guadeloupéen, des pièces comme Adeste fideles remontent au dix-huitième siècle, Minuit chrétien et Il est né le divin enfant au dix-neuvième.

La transmission s'est faite oralement, par immersion. Le répertoire s'est enrichi au fil du temps de chants comme Les anges dans nos campagnes, Mi bel lanwit, version créole d'un cantique connu, ou Mon filao, et des bèlè sont créés chaque année. La liste n'est pas close.

Des veillées de Noël au chanté Nwèl

Pendant longtemps, on a parlé de veillées de Noël. Le terme chanté Nwèl s'est imposé dans les années 1980, quand le Noël traditionnel a été relancé un peu partout dans l'île. Le changement de mot accompagne un changement de cadre : la veillée se tenait dans une maison, souvent dans la famille élargie ; le chanté Nwèl se tient aussi devant un public, sur une estrade.

La décennie 1970 avait vu la tradition s'étioler. La cellule familiale s'est rétrécie, beaucoup de jeunes sont partis étudier ou travailler en métropole, les appartements ont remplacé les cases traditionnelles, la télévision est entrée dans les maisons. À cela s'ajoute un épisode précis : en 1976, la menace d'éruption de la Soufrière entraîne l'évacuation de plusieurs communes de la Basse-Terre vers la Grande-Terre, et beaucoup de familles déplacées ne reviennent pas dans leur section d'origine.

Le renouveau passe par des groupes de musique qui se spécialisent dans les chants de Noël, et par les communes. En 1988, à Capesterre-Belle-Eau, un groupe formé un an plus tôt pour le carnaval joue pour la première fois des chants de Noël devant un large public, à la demande de l'office municipal de la culture. La formule prend : elle sera reprise sur des estrades à Pointe-à-Pitre, au vélodrome de Baie-Mahault, puis jusqu'à Paris.

Une table de Noël créole réunit jambon, boudin créole, ragoût de porc, pois d'Angole, riz, pain au beurre et chocolat chaud.
Le repas de Noël : jambon, boudin créole, ragoût de porc, pois d'Angole, riz, pain au beurre et chocolat chaud épicé.

Après la messe de minuit, la rue

Le déroulé traditionnel est précis. Les instruments ne sont introduits qu'à la fin de l'Avent, c'est-à-dire à la nuit de Noël : avant, les cantiques sont chantés sans tambour, et il n'y a pas de tambour à l'église. Le soir de Noël, on chante les cantiques jusqu'à la messe de minuit. Après la messe, la fête commence et l'on se déplace de maison en maison.

Pour accompagner ce porte-à-porte, on emportait son syak, un racleur de bambou entaillé, et son chacha, une calebasse remplie de graines que l'on secoue. À défaut, tout servait : une bouteille à côtes tenait lieu de syak, une bouteille remplie de cailloux remplaçait le chacha, le coin d'une table faisait tambour. Les orchestres de village réunissaient accordéon, guitare, siyak, chacha, triangle, tanbou dibas et chanteurs.

Une partie de la nuit se passe en chants improvisés, sur des bèlè qui racontent l'année. Aller chanter chez l'autre, à n'importe quelle heure de la nuit, relevait d'une liberté que le reste de l'année n'autorisait pas ; la pratique est rapprochée de la fête de saint Balthazar, où l'on allait de maison en maison chanter et demander de quoi festoyer. De là vient une règle d'hospitalité : les maisons où se tenaient les krèch étaient ouvertes à tout le monde sans exception, avec les plats et les boissons préparés pour les visiteurs.

Les krèch de quartier : l'exemple de Cadet

Toutes les veillées ne se ressemblent pas. À Cadet, sur la commune de Sainte-Rose, un groupe de chant de Noël s'est organisé autour d'une maison : la télévision s'éteint le soir, et toutes les veillées, dès le premier dimanche de l'Avent, sont consacrées aux cantiques. Jusqu'à la fin des années 1980, cela se passait dans la famille élargie, puis d'autres personnes s'y sont jointes, et ce sont aujourd'hui des centaines de participants qui viennent chaque année.

L'organisation découle de cette taille. Il n'y a pas de circulation d'argent, et chacun offre le boire et le manger, comme dans les Noëls d'antan. Les musiciens jouent sur des ka, avec un triangle et des chachas, les enfants pouvant tenir un chacha à condition de respecter le rythme. Tout le monde chante à l'unisson, un livret à la main, les cantiques suivis dans l'ordre de ce livret : en entier le vendredi et le samedi.

Deux règles montrent l'esprit de la chose. L'intensité des instruments reste modérée, parce que la priorité va aux voix ; et les joueurs de ka sont choisis pour leur capacité à respecter le caractère des chants et la cadence des kabolo, chants de sortie très syncopés qui empruntent tantôt au woulé, tantôt au graj ou au toumblak.

Le Nwèl Kakadò de Vieux-Habitants

À Vieux-Habitants, la culture du café tenait une grande place, et la récolte se terminait fin novembre. À ce moment, les propriétaires terriens organisaient la cérémonie du bouquet, un grand banquet destiné à récompenser les travailleurs de la plantation, en particulier les cueilleuses. À la fin du repas, un bouquet composé de la dernière branche de caféier portant des cerises mûres était remis à l'une des cueilleuses : la personne choisie était chargée d'organiser la première krèch de Noël de l'année, et le bouquet passait ensuite de maison en maison jusqu'au jour de l'an.

La coutume du bouquet était tombée en désuétude, mais le chant de Noël s'y est maintenu. En 1995, une initiative locale relance la fête coutumière sous le nom de Nwèl Kakadò, dans le cadre d'une politique de relance de la culture du café et du tourisme. À partir de la mi-décembre, la population se rassemble autour de veillées animées de cantiques créoles, de tambours et de danses, avec des processions aux flambeaux et des plats locaux.

Les symboles y sont lisibles. On élit une reine du Nwèl Kakadò, coiffée de la branche de caféier chargée de cerises, un roi qui l'accompagne, et un couple d'enfants en prince et princesse : les aînés entourent la reine, les enfants garantissent la transmission. Le choix d'une reine renvoie à la cueilleuse, détentrice du bouquet, et l'aire circulaire du bèlè final reprend le symbole de convivialité du cercle des léwoz.

Ce qui se met sur la table

Une veillée de Noël se termine à table, et le repas fait partie de la tradition autant que les chants. On y trouve le jambon de Noël, le boudin créole, le ragoût de porc, les pois d'Angole servis avec du riz, puis le pain au beurre et le chocolat chaud épicé. C'est une cuisine de fête, préparée pour recevoir ceux qui arrivent sans prévenir.

Cette hospitalité n'est pas un détail d'organisation : les krèch de Vieux-Habitants étaient l'occasion de se retrouver, de partager, de régler ses comptes par l'intermédiaire des chants et souvent de se réconcilier. La table ouverte et le chant improvisé forment un même dispositif social.

Un calendrier qui se lit commune par commune

La saison commence dès la fin du mois de novembre et s'intensifie jusqu'au 24 décembre. Les veillées se tiennent surtout le vendredi et le samedi soir, ce que confirme l'usage du livret : les cantiques y sont suivis dans leur ordre, en entier ces deux soirs-là. Chaque commune, et parfois chaque quartier, a sa manière de faire, sa durée et son répertoire.

Conséquence pratique : les veillées ne se déduisent pas d'une date fixe. Elles dépendent de l'Avent, qui se déplace chaque année, et des décisions prises localement par les associations, les paroisses et les groupes. Trois semaines avant Noël, la bonne méthode consiste à lire les programmes publiés commune par commune, plutôt qu'à se fier à une date notée une fois pour toutes.

Le reste est stable : des cantiques créoles, des tambours, un cercle et des maisons ouvertes. Qui veut y participer n'a besoin ni de billet ni de qualité particulière, seulement de savoir où l'on chante, ce soir-là, dans sa commune.