Le gwoka : ce que veulent dire les sept rythmes
Dans une soirée de gwoka, les tambours ne jouent pas n'importe quoi : chaque morceau part d'un rythme nommé, qui donne son tempo, sa manière de danser et son état d'esprit. Sept noms reviennent, du léwoz au padjanbèl. Les reconnaître, c'est comprendre ce qui se passe dans le cercle, et ce qui distingue le gwoka du carnaval.
Deux tambours, une ronde, sept figures de base
Un soir de gwoka, la musique tient dans deux tambours et un cercle. Le boula, le plus grand et le plus grave, répète la figure de base sans s'arrêter ; le makè, plus petit et plus aigu, improvise par-dessus et suit les pas du danseur. Autour, le public forme le lawonn, frappe des mains et reprend le refrain lancé par le chanteur soliste. C'est cette pratique, avec le chant responsorial en créole, que l'UNESCO a inscrite en 2014 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
Les sept rythmes dont on parle désignent ces figures de base : léwoz, kaladja, toumblak, menndé, woulé, graj, padjanbèl. Ce sont des noms créoles, et chacun emporte un tempo, une manière de frapper le tambour et une manière de danser. Le chanteur soliste fait office de chef d'orchestre : c'est le chant qu'il entonne qui indique aux tambouyés lequel de ces rythmes doit suivre.
Un mot revient dans toutes les descriptions, la repriz. Il désigne la respiration du cycle, l'accent qui referme la phrase rythmique et relance le mouvement. Celui qui joue ou chante sans repriz se fait rappeler à l'ordre par les autres musiciens ou par l'assistance. C'est par la repriz qu'on reconnaît un rythme, souvent avant de pouvoir le nommer.
Le léwoz, qui a donné son nom aux soirées
Le léwoz est un rythme à deux temps, marqué par une repriz. Il présente une particularité rare : il ne se joue pas de la même façon partout. En Grande-Terre et à Baie-Mahault, l'accentuation porte fortement sur les sons aigus ; dans le nord de la Basse-Terre, elle porte sur les graves et les médiums, dans une atmosphère plus fluide. L'usage parle de deux écoles, et les deux se reconnaissent à l'oreille.
C'est aussi le rythme qui a donné son nom aux rassemblements. Une soirée de gwoka s'appelle une swaré léwoz : le mot désigne à la fois la veillée et la figure qu'on y joue. La grande tradition de ces soirées est située au nord de la Basse-Terre, du côté de Sainte-Rose, du Lamentin et de Baie-Mahault, dans l'ancien grand bassin cannier. Elles se tenaient tous les quinze jours autour des habitations, le samedi soir, organisées par et pour les travailleurs agricoles des domaines sucriers.
Le léwoz fait l'unanimité chez les habitués : c'est le rythme de référence, et sans doute celui où chacun donne la pleine mesure de son talent. Il existe une forme à part, le léwoz o komandman, dirigé comme un quadrille par un commandeur qui donne les instructions à quatre couples de danseurs. Elle est aujourd'hui devenue extrêmement rare.
Le toumblak, la fête et son accélération finale
Le toumblak est un rythme à deux temps rapide. Il a le même mouvement de base que le graj, mais plus vif, et les deux mains frappent alternativement l'aigu et la basse du tambour. C'est le rythme de la joie et de la fête, avec une danse très physique, tout en pénétration de l'espace. Hommes et femmes le dansent aujourd'hui, et certains y ajoutent des sauts et des pirouettes.
Une partie du toumblak porte un nom : le toumblak chiré, le toumblak déchiré. Chanteur, danseurs, chœurs et tambours y poussent le tempo au maximum, jusqu'à l'emballement collectif ; vient ensuite la coda, qui referme le morceau. Quand une soirée s'achève sur un toumblak chiré, l'accélération fait partie du déroulé et non d'un accident, et c'est souvent le moment que retiennent ceux qui découvrent le gwoka.
Le kaladja et le menndé, dans la même famille
Le kaladja est un rythme à deux temps, qui peut se jouer lentement ou rapidement selon les régions et les titres. Joué lentement, il porte des paroles de peine et de souffrance, parfois de portée sociale ou politique ; joué vite, il rejoint la fête et la vivacité du toumblak, jusque dans les pas de danse. Sa danse se fait de petits pas souples, avec beaucoup de sensualité et sans gestes amples, la robe créole donnant de l'amplitude au mouvement.
Le menndé est un rythme à quatre temps, rapide, lui aussi lié à la fête, avec une réputation de rythme libre, voire licencieux. Une hypothèse le rattache à la calenda, danse interdite par le clergé pendant l'esclavage pour des mouvements jugés obscènes, une autre à un cercle de marrons ; les recherches ne tranchent pas. Sa pratique semble avoir été localisée dans certains quartiers, au point qu'un tambouyé réputé a pu ne découvrir le menndé qu'à quarante-cinq ou cinquante ans.
Le menndé a compté pour la suite : il est cité comme l'une des bases du zouk. Un point de méthode s'impose ici. Le menndé n'est pas un rythme de carnaval : il se joue assis, sur un ka, avec les mains, alors que plusieurs rythmes de mas utilisent des tambours à une ou deux peaux frappées à la baguette, et que le rythme des ka portés se rapproche du toumblak.
Le graj et le woulé, les rythmes du travail
Le graj est un rythme à quatre temps associé au travail. Son nom viendrait du gragé manioc, le râpage de la racine pour préparer la galette de kassav, un geste répétitif que les chants accompagnaient dans les campagnes. On le retrouve aussi aux semailles et aux récoltes, dans les champs, et il est très présent dans le nord de la Basse-Terre, où il connaît une variante locale, le graj à trois rèpriz, propre à la région de Sainte-Rose et du Lamentin.
Sa danse est lente et chaloupée, faite de petits pas dans la souplesse, longtemps dansée surtout par les hommes, qui y montraient une certaine félinité. Ses chants ne parlent pas seulement du labeur : ils racontent des histoires, des faits divers, et parfois la guerre, quand des hommes partaient rejoindre la dissidence.
Le woulé est un rythme à trois temps, lui aussi né du travail. Il accompagnait le damage des rues : à l'époque des routes pavées, les ouvriers enfonçaient les pierres dans du calcaire écrasé à la masse, en chantant sur ce rythme. On l'entendait aussi pour les corvées d'eau autour des mares, et aux semailles comme aux labours. Son mouvement circulaire et enveloppant donne à la danse quelque chose de rond, sans rupture, qui invite au recueillement plutôt qu'à la dépense.
Le padjanbèl, la marche fière
Le padjanbèl est un rythme en 3/4, ternaire, ce qui le distingue nettement des rythmes à deux et à quatre temps. Il porte plusieurs noms, padjanbèl, granjanbèl, gwadjanbel, et les sources ne s'accordent pas : certaines traitent le granjanbèl comme un autre nom du même rythme, d'autres comme une rythmique distincte. Les variations d'une commune à l'autre ajoutent au flou.
Son caractère est noble. Le padjanbèl est décrit comme un rythme de prestance et de fière allure, tout ce qui s'affranchit de la salissure, de l'esclavage et de la terre. Pendant la période esclavagiste, il correspondait à un moment fort de la pratique du tambour, dans et hors de la plantation, et il permettait à tout un ensemble de personnes de danser et de chanter ensemble.
Le fait d'être lié à un caractère guerrier explique peut-être les réticences des maîtres, qui pouvaient en interdire la pratique. Aujourd'hui, il reste associé aux moments de tenue et de dignité des soirées, et la création autour de ce rythme est plus rare que pour le léwoz ou le toumblak.
Ce que veut dire sept
Le compte de sept rythmes de base est celui qui s'est imposé dans l'usage, et il sert de repère dès qu'on parle du gwoka. Il ne faut pourtant pas le prendre pour un catalogue fermé. Les rythmes varient d'une commune à l'autre et d'une génération de musiciens à l'autre, et les tambouyés eux-mêmes classent parfois différemment une même figure selon l'endroit où ils l'ont apprise.
Deux autres rythmes circulent en dehors de la liste des sept. Le sobo, rythme à deux temps aujourd'hui presque oublié, que certains tenaient pour une variante du graj. Et le takouta, développé dans les années 1970 par un groupe qui explorait la percussion seule, avec plusieurs tambours et des instruments assemblés.
Il faut donc lire les sept rythmes comme une base commune, transmise de façon informelle dans le cercle familial et amical, et de plus en plus dans des ateliers et des écoles de musique et de danse traditionnelles. Sur cette base, chaque région, chaque école et chaque soirée ajoutent leurs variantes.
Gwoka n'est pas carnaval
Les deux univers se croisent sans se confondre. Le gwoka est une pratique qui combine le chant responsorial en créole, les rythmes joués aux ka et la danse, avec l'improvisation individuelle au centre. Il accompagne aussi bien les veillées funéraires et les vénérés, cette seconde veillée du neuvième jour après l'enterrement, que les fêtes, les manifestations culturelles et les mouvements de revendication sociale.
Le carnaval a ses propres formations : tambours à une ou deux peaux frappées à la baguette pour certains mas, ka portés pour d'autres, structures de quadrille, steel-bands. Ces musiques de rue ne sont pas des rythmes de gwoka, même quand ce sont les mêmes tambouyés qui les jouent. Le menndé, souvent présenté comme un rythme de carnaval, se joue assis et à la main : la confusion vient de la proximité des dates, pas des instruments.
Ce qui reste commun, c'est le tambour et le cercle. Le gwoka se joue la nuit lors de rassemblements populaires appelés léwoz ; le carnaval se joue en marchant. Retenir cette différence évite deux erreurs courantes : croire que le gwoka se résume à une musique de carnaval, ou attendre d'une soirée léwoz le spectacle d'un défilé.