La Mi-Carême : pourquoi les groupes à peau ressortent vingt jours après
Vingt jours après le mercredi des Cendres, la Mi-Carême rouvre les rues pour un dernier déboulé, en rouge et noir. Le carnaval est terminé, Vaval est brûlé, le carême a commencé : et pourtant les tambours ressortent. Ce jour-là, ce sont d'abord les groupes à peau qui tiennent la rue, avec leurs tambours, leurs chacha et leurs fouets.
Le carnaval s'arrête, la Mi-Carême le fait renaître
Le carnaval guadeloupéen couvre la période qui va du premier dimanche de l'année au mercredi des Cendres. Ce jour-là, le vidé referme la saison : les groupes défilent en noir et blanc, la foule suit une dernière fois, et Vaval, le roi du carnaval, est brûlé au coucher du soleil. Le carême commence le lendemain, avec ses privations.
Et pourtant, trois semaines plus tard, le carnaval connaît une seconde sortie : le jeudi de la Mi-Carême, les rues se remplissent de nouveau. Ce n'est ni un reste des jours gras, ni une séance de rattrapage pour qui les aurait manqués. C'est une journée à part, placée au milieu d'une période d'abstinence, et tenue par les mêmes rythmes que le vidé du mercredi.
Les études ethnographiques consacrées aux déboulés décrivent d'ailleurs le carnaval guadeloupéen comme une saison qui va du premier dimanche de l'année au mercredi des Cendres, puis qui fait une renaissance le jeudi de la Mi-Carême, au mois de mars. Le mot est juste : il ne s'agit pas d'une prolongation, mais d'un second départ, à l'intérieur du carême.
Vingt jours, et toujours un jeudi
La règle de calcul est simple à énoncer : la Mi-Carême tombe vingt jours après le mercredi des Cendres, sans compter les dimanches. Ce décompte suit les jours de pénitence du carême et aboutit toujours à un jeudi, celui de la troisième semaine. Le jour de la semaine ne bouge donc jamais, alors que la date, elle, se déplace chaque année, puisque le mercredi des Cendres dépend de la date de Pâques.
Conséquence pratique : la Mi-Carême ne se retient pas comme une fête à date fixe. Elle peut tomber au début du mois de mars comme à la fin. Trois semaines avant, il ne suffit pas de regarder le calendrier : il faut lire le programme publié commune par commune, parce que les déboulés ne partent pas tous du même endroit ni à la même heure.
C'est la raison pour laquelle les repères de saison valent mieux qu'une date mémorisée. Le principe reste stable, la journée se déplace. Qui veut assister aux déboulés vérifie le rendez-vous de l'année au moment voulu, sur l'agenda tenu à jour, plutôt que de se fier à une date notée une fois pour toutes.
Rouge et noir, une couleur qui a remplacé le blanc
Pendant longtemps, la Mi-Carême a repris l'habit du mercredi des Cendres : du noir et du blanc, comme le veut la tradition du vidé. Au début des années 1980, les responsables du carnaval de Pointe-à-Pitre ont changé la donne : le noir est resté, le blanc a été remplacé par le rouge. L'intention était de dissocier nettement la Mi-Carême du mercredi des Cendres, pour que les deux journées ne se confondent plus.
Ce choix de couleur est raconté par l'Office du carnaval lui-même, ce qui le rend facile à vérifier : sur les images anciennes, la Mi-Carême est en noir et blanc, et les photos récentes la montrent en rouge et noir. Le contraste est devenu la signature de la journée.
Le reste de la symbolique a disparu en route. Dans la tradition française, la Mi-Carême mettait en scène une vieille femme qui figurait le carême, et que les carnavaliers poursuivaient pour la couper en deux. Cette figure n'a pas été conservée en Guadeloupe : il est resté les défilés, la couleur et la sortie de rue. Comme le résume l'Office du carnaval, on refait à la Mi-Carême ce qui se fait au mercredi des Cendres, mais sans Vaval.
Pourquoi ce sont les groupes à peau qui ressortent
L'expression groupe à peau, ou gwoup a po, s'est installée à la fin des années 1970. Elle a été employée par le groupe Akiyo pour se distinguer des formations qui jouaient sur des fûts de plastique ou sur des caisses claires. L'idée était de revenir au tambour d'aisselle tendu d'une peau de cabri, la peau étant présentée comme le cœur du son et de la démarche.
Depuis, la distinction est entrée dans le langage courant. À la Mi-Carême, ce sont ces groupes que l'on entend d'abord : tambours à peau, chacha, conques de lambi, et les fouets qui claquent à l'avant. Leur musique se joue en marchant. Elle n'exige ni char, ni sono, ni scène, ce qui rend le déboulé possible au milieu du carême, avec une rue pour tout décor et des instruments qui tiennent sur l'épaule.
Ces formations ne se contentent pas de parader. Elles portent une organisation, un répertoire et une lecture de l'histoire de la Guadeloupe où le corps et le tambour tiennent le premier rôle. Le travail ethnographique mené sur les déboulés décrit cette marche comme une manière de s'approprier le territoire, rue après rue, plutôt qu'un simple numéro inscrit dans un programme.
Les déboulés de la Mi-Carême rassemblent aussi des groupes à caisses claires, et les communes alignent parfois une dizaine de formations, qui avancent les unes après les autres. Mais l'ossature de la journée reste le tambour à peau : c'est lui qui donne le pas, et c'est autour de lui que se forme la foule.
Un jour chômé, pas un jour férié
La Mi-Carême ne figure pas dans la liste des jours fériés légaux du Code du travail. Elle est pourtant chômée en Guadeloupe, par usage : les administrations, les écoles et les mairies ferment, et une bonne partie des commerces n'ouvre que le matin. Dans le privé, tout dépend de l'entreprise, et l'absence n'est pas un droit attaché à la journée.
Cette particularité explique en partie pourquoi la Mi-Carême a tenu ici mieux qu'ailleurs. La Guyane a longtemps observé la tradition, puis l'a abandonnée. La Martinique, elle, ne l'a jamais chômée. La Guadeloupe se retrouve donc seule, dans l'espace français, à interrompre son activité pour un jeudi de carême.
Un détail d'histoire locale aide à comprendre cet ancrage : dans les années 1970, le comité chargé d'organiser le carnaval de Pointe-à-Pitre portait le nom de comité de la Mi-Carême. Le nom seul dit le poids que la journée avait alors dans la vie de la ville, bien avant que les jours gras ne prennent toute la place.
Ce qui se passe dans la rue ce jour-là
Les déboulés démarrent en fin d'après-midi et se prolongent dans la soirée. Basse-Terre est l'un des points les plus suivis : le défilé y rassemble une dizaine de formations, qui partent les unes après les autres dans les rues de la ville. Pointe-à-Pitre reçoit elle aussi ses groupes, avec des départs échelonnés, et d'autres communes ajoutent leur propre rendez-vous, à pied ou en char selon les années.
Le public regarde depuis les trottoirs, et rien ne l'oblige à s'habiller aux couleurs de la journée : le rouge et le noir concernent d'abord ceux qui défilent. La journée n'a pas le faste des jours gras, avec leurs chars et leurs concours de costumes. Elle a autre chose : des tambours au ras du trottoir, une foule tout près des musiciens, et une ambiance de fin de saison.
Pour qui découvre la Guadeloupe, c'est une entrée en matière utile. La journée est courte, les distances restent modestes, et le spectacle se lit sans avoir besoin de connaître le carnaval. Il suffit de suivre un groupe et de laisser la rue faire le reste.
Ne pas confondre Mi-Carême et jours gras
Confondre les deux fait manquer l'essentiel. Les jours gras sont la pointe du carnaval : dimanche, lundi et mardi gras, puis le vidé du mercredi des Cendres, avec les chars, les reines, les concours et la crémation de Vaval. La Mi-Carême intervient après, en pleine semaine de carême, et ne remet pas cette mécanique en jeu.
Elle ne se confond pas non plus avec un léwoz, la veillée de gwoka qui se tient hors carnaval, dans une cour, autour du tambour, avec un public assis. Le déboulé de la Mi-Carême est une sortie de rue : on marche, on suit, on chante en avançant. Le répertoire vient du tambour et de la musique des mas, mais le cadre reste celui du carnaval.
Retenir cette différence évite deux erreurs courantes : attendre à la Mi-Carême un second mardi gras, avec les chars et les groupes costumés des jours gras, ou croire que le gwoka se résume à une musique de carnaval. Les deux univers se croisent, ils ne se superposent pas.
Une tradition à tenir
La Mi-Carême n'a pas la solidité des jours gras. Son organisation repose sur des comités, des associations et des groupes qui financent eux-mêmes leurs tambours et leurs tenues. L'Office du carnaval l'a dit sans détour : la pratique diminue, la manifestation s'étiole, et il faudrait l'ancrer davantage dans les habitudes culturelles pour éviter qu'elle ne disparaisse.
Son histoire mérite pourtant qu'on s'y arrête. Le groupe Plastic Boys a fait sa première sortie lors d'une Mi-Carême, du temps où la journée comptait autant que les jours gras. Aujourd'hui encore, la Guadeloupe est seule, ou presque, à chômer ce jeudi et à faire sortir ses tambours au milieu du carême.
Ce n'est donc ni une fête oubliée, ni une redite : c'est le dernier rendez-vous de rue de l'année carnavalesque. Ceux qui veulent voir les groupes à peau jouer une dernière fois avant la rentrée des répétitions savent quel jeudi viser. Les autres le découvrent en lisant le programme, une fois par an, à la bonne semaine du carême.